Rédaction : Laurent HERNANDEZ, expert du Lean et du Management Industriel.

Je vous ai proposé il y a 1 mois un comparatif entre le Lean d’hier et de demain, en omettant volontairement de parler de l’Humain. Ce nouvel article se veut exploratif sur la place de l’Homme dans les organisations Lean, une base de réflexion plus qu’un postulat sur la définition de vos besoins en transformations nécessaires, tant organisationnelles qu’individuelles et personnelles.

Rappelons tout d’abord que Lean, en dehors de ses aspects théoriques ou opérationnels sur les processus de production, est également et fondamentalement basé sur une philosophie d’amélioration continue, le Kaizen (kai : « changement », zen : « meilleur »). Cette philosophie place, dans l’histoire du Lean, l’Humain au cœur du système, notamment dans la notion d’autonomie (capacité à traiter des problèmes, à se réorganiser au plus juste, …), d’auto-gestion des situations (management visuel, réactivité, …) dans un esprit d’apprentissage permanent, pour atteindre la « perfection » (5ème principe de la pensée Lean). La communication et la collaboration sont au cœur de l’organisation Lean. Elles amènent l’Homme à comprendre, démonter les « mécanismes », expliquer comment ils fonctionnent, en tirer les conséquences pratiques, poser des diagnostics et proposer des plans d’actions et d’amélioration. Le Lean est avant tout un formidable vecteur pour manager le changement et les hommes, et transformer la culture des entreprises durablement.

Dans son TPS, TOYOTA valorise depuis longtemps l’humain davantage que les machines. L’Homme apprend chaque jour à enrichir son expérience, à tous niveaux de l’organisation, en contribuant au savoir-faire accumulé pour améliorer le système, alors que les machines ont vocation à être amorties, puis in fine remplacées.

Ergonomie : « L’étude scientifique de la relation entre l’Homme et ses moyens, méthodes et milieux de travail et l’application de ces connaissances à la conception de systèmes « qui puissent être utilisés avec le maximum de confort, de sécurité et d’efficacité par le plus grand nombre » (cf. Wikipedia). Cette définition est elle-même ancrée dans la pensée Lean, dans l’esprit du TPS (Toyota Production System), quand il s’agit de réfléchir et travailler sur l’amélioration des performances d’une organisation, par la réduction des MUDA (gaspillages), MURI (variabilités) et MURA (surcharges). Le Lean est indubitablement lié à cette notion, et vise quelque part à rendre nos organisations plus « ergonomiques », adaptables, flexibles, durables.

Avant d’avancer sur cette place dans les organisations, industries « du futur », il est primordial pour chaque organisation de réfléchir, diagnostiquer la place réelle, opérationnelle, effective, qu’elle a donné à l’Homme dans le management de sa performance.

Et demain ? On pourrait penser que dans « l’entreprise du futur », l’Homme disparaîtra au profit d’un système informatisé, robotisé, autarcique grâce à une intelligence artificielle sur-développée. Ces craintes sont bien entendu fondées par la tendance des dernières révolutions industrielles. Elles amènent toujours à cette idée que l’Homme sera « remplacé ». Cette idée reste cependant trop globale, trop générique, restrictive. Rappelons ce qui est dit plus haut. Certes, certaines opérations sont et seront mieux exécutées par des robots (leur fiabilité et flexibilité étant en permanente évolution), des algorithmes. Il n’en reste pas moins que tant qu’un système informatique ne sera pas en mesure de résoudre de manière autonome différents problèmes en ayant la flexibilité de travailleurs, de techniciens formés, motivés, la production continuera à être basée sur l’Humain. L’ensemble des moyens évoqués dans ma réflexion sur le Lean 4.0 restent des outils d’amélioration de certaines performances globales ou opérationnelles (communication, cobotisation, intelligence des objets, …) mais requièrent et requerront nécessairement l’intervention de l’Homme. La définition ci-dessus de l’ergonomie, associée au Lean, doit « simplement » nous faire réfléchir à cette relation entre l’Homme et ses futurs nouveaux moyens. Lean Management et Lean Design sont à l’honneur dans cette réflexion.

En fonction des domaines, de nombreux métiers seront affectés par cette 4ème révolution industrielle. La place de l’Homme en sera affectée de manière quantitative mais aussi qualitative. De nouvelles manières de travailler la valeur ajoutée amèneront des besoins en connaissances et des compétences supplémentaires, complémentaires. La simple « réduction d’effectif » n’est pas l’enjeu de ces révolutions. De tous temps, cette notion d’effectif (rapport à la quantification des ressources humaines, à tout niveau de l’organigramme) a été sujette à réflexions, décisions, aménagements, évolutions stratégiques ou opérationnelles et quotidiennes. Elle le restera et mérite d’être anticipée. Cette anticipation passera nécessairement par un travail sur les « métiers de demain » et surtout sur le management des compétences des organisations.

Pour conclure, il est certain que la philosophie et les aspects opérationnels du Lean évolueront avec de nouveaux moyens technologiques. Ses fondations, basées résolument sur l’approche très terrain et très humaine, n’en seront pas moins d’actualité. La démarche participative inscrite dans la doctrine Lean pourrait être, potentiellement, une possibilité pour les opérateurs de « contrôler » le système de prescriptions en ayant un rôle majeur dans leur configuration, reconfiguration, amélioration. Prenons exemple sur les approches managériales Lean telles que le QRQC (Quick Response Quality Control), visant à rester ancré dans le réel, le collaboratif transversal et le réactif. La collecte des données (Big data) et leur traitement ou encore l’interaction avec l’IA ne les rendront pas obsolètes, bien au contraire. Les nouveaux outils à disposition permettront de faire des comparaisons plus rapides, des traitements statistiques plus faciles, réduiront les Lead Time, mais n’enlèveront jamais ce besoin d’être créatif, réactif, collaboratif au plus près de la valeur ajoutée et du terrain. Les enjeux de la place de l’Homme dans l’ergonomie des entreprises du futur doivent être réfléchis et imaginés aujourd’hui pour être réussis demain. Ils passeront nécessairement par une amélioration de la qualité au travail et par une montée en compétences à tous niveaux. Leurs déploiements opérationnels permettront peut-être de mettre réellement l’Homme au cœur d’un système où ses idées, sa créativité et sa capacité à mobiliser les compétences au bon endroit et au bon moment seront mis en avant. Diagnostiquer et comprendre les composantes de la performance de son organisation deviennent à présent réellement nécessaires.